Quel avenir ?

La honte ne doit plus être du côté des pauvres !

Rémi, très vivant, très en colère et… SDF

Rémi « sort » de l’Armée du Salut. Il était à la rue et se retrouve à nouveau à la rue. Il a rejoint l’Apeis. Ses paroles se bousculent au portillon car lorsque l’on est à la rue on n’est plus citoyen, on n’est plus rien. On est, dit-il, juste un « rebus de la société », traité comme de la merde par presque tout le monde. Il aura fallu beaucoup de courage pour bouger, résister à cette image de marque très marquante en effet ! Oser demander de l’aide aussi. Sans honte.

N’oublions jamais qu’une personne est un quelqu’un, avec son passé, ses rires, ses rêves, avec aussi ce qu’il a déjà construit et qu’il construira encore. Rémi a une petite fille de deux ans et demi. Ecouter aussi est difficile pour les adhérents de l’Apeis parce qu’il y a tellement de « cas ». Chacun est différent. Les nœuds des uns ne sont pas les nœuds des autres.

Roman et Brigitte, adhérents de l’Apeis, étaient persuadés que l’on pouvait se rendre directement à l’Armée du Salut…
-Non, explique Rémi, tu appelles le 115 qui te dirige vers un centre où il y a de la place .

Invisibles car trop visibles

Roman veut absolument tout savoir, il a raison : si nous sommes tous habitués à voir des gens à la rue, peu d’entre nous savent comment cela se passe. Qui a déjà interrogé un SDF ? Où manges-tu ? Où dors-tu ? De quoi as-tu besoin en priorité ? En fait, nous (beaucoup de « gens ») nous contentons de ce que nous voulons savoir de cette vie « en dehors », c’est-à-dire pas grand chose. Nous rentrons chez nous, bien au chaud, en pensant simplement que l’on ne peut pas se charger des problèmes du monde entier et que « chacun » aujourd’hui a ses problèmes. Souvent aussi, nous avons toutes sortes de préjugés dans la tête : « S’il en est là, c’est que quelque chose ne tourne pas rond chez lui, du travail il y en a, ce doit être un fainéant, c’est un alcoolo, il n’a aucune volonté, dans la vie il faut de la volonté, s’il voulait s’en sortir, il s’en sortirait… »
Nous posons le problème de l’œuf et de la poule à l’envers et reprenons en fait, souvent à notre insu, les bases d’une pensée dominante qui consiste à trouver « normaux » ceux qui sont aptes à vivre dans ce monde en marche vers le profit des uns et l’exclusion des autres, et « anormaux » les autres, ceux qui se trouvent exclus puis de plus en plus pauvres.
Nous jugeons, soupçonnons ces derniers, nous cherchons à les « secouer » bien trop souvent !
Si la dépression nerveuse est une maladie de la volonté, alors la misère lui ressemble beaucoup.
Surtout, nous refusons de prendre conscience du fait que l’histoire de Rémi pourrait arriver à chacun de nous, à peu de choses près : il suffit d’un engrenage de malchances, d’une suite de négligences involontaires pour que la spirale de la chute sociale se déroule, enluminée de sentiments de révolte et d’injustice, de comportements autodestructeurs. En tête de peloton des malheurs : la détérioration de la santé et un stress atroce fait de protestations silencieuses et impuissantes face à l’humiliation, l’indifférence, le mépris, la solitude. Les maux ici remplacent souvent les mots.
Mais Rémi, lui, est un battant, non pas au sens de la réussite sociale dans ce monde mais au sens où il cherche à retrouver le goût de vivre, à réparer peut-être certaines de ses erreurs, à sortir de l’enfer, à VIVRE. Au sens de la réussite personnelle de sa vie. Il va nous raconter un peu ce qu’il a dû supporter.

à la rue

Roman l’interroge :
– Si je suis à la rue, qu’est ce que je fais ?
– C’est simple (enfin non pas tout à fait), répond Rémi, tu fais le 115. Tu n’as pas besoin de carte. Tu vas dans une cabine et voilà. Mais attention, si tu réussis à avoir le 115, tu auras vraiment de la chance parce que c’est toujours occupé, surtout en cette période de froid ! Il faut tout le temps, tout le temps retéléphoner ! Moi, j’ai réussi à les avoir parce que c’était pas encore l’hiver.
– Et une fois que tu les as, interroge Brigitte, qu’est ce qu’ils te disent ? Qu’est ce qu’ils te proposent ? Ils ont quoi par exemple ?
– Le 115, ils te proposent ce qu’il leur reste…
– Ils ont quoi par exemple ? Insiste Brigitte.
– Ils ont tout. Ils ont l’Armée du Salut, la Mie de Pain, Emmaüs, le centre Baudricourt. Plein de lieux, quoi. Y a des bouquins là dessus. (Ndlr : il y a le site du Samu Social 115 : samusocial-75.fr).

Tempérons ici le terme « plein de centres » car le Samu social ne peut plus répondre à la demande. Le nombre exact de « lits » disponibles semble difficile à obtenir. Brigitte s’entend répondre « près de 380 » au téléphone tandis que Rémi parle de 200 seulement… Il n’est pas question de faire ici le procès de qui que ce soit mais on peut en effet penser qu’aménager la misère, créer de nouveaux centres comme il en est actuellement question ne fera que perpétuer celle-ci et qu’elle n’aura pas de fin. On peut aussi penser que la non-assistance à personne en danger constitue un crime. Le problème reste entier !

Dormir est un droit…

• Et une fois que tu as une adresse, qu’est ce que tu dois faire ? demande Roman.
– Et bien, tu y vas. On te demande ton nom, ta date de naissance, où tu étais avant, qu’est ce qui t’est arrivé.
– On ne te demande pas de justificatifs ?
– Non, déjà, ça c’est pas mal. Tout se fait par téléphone. Un dossier est établi de cette manière, par une « référant » sociale ou autre « assistance sociale » répond Rémi. Eux, ils préviennent le centre. Ils te disent que ce centre t’attend mais attention, quelque fois, quand tu as la chance d’avoir de la place il arrive que tu ressortes aussitôt du centre.
– Ah bon et pourquoi ? demandent en chœur Brigitte et Roman.
– Et bien tout simplement parce que c’est impossible d’y dormir. Une fois je suis allé à Montrouge et j’en suis ressorti. Il y a tout un tas de problèmes qui rentrent en jeu : il y a les problèmes d’alcool, t’as des gens qui ronflent, des odeurs insupportables, et tu peux pas dormir !

Et puis, il arrive qu’il y ait des bagarres violentes. Moi, j’ai dû défendre une jeune femme attaquée et je me suis fait agresser sans que les « gardes » de l’Armée du Salut n’interviennent. Je me suis retrouvé à l’hôpital blessé.
– Les flics n’ont pas été appelés ? demandent Brigitte et Roman.
– Non, les gardes ont laissé faire .
– J’avais un ami qui s’est retrouvé à la rue, dit Roman. Il est allé dans le XIIIe (ancien siège de l’Armée du Salut), et bien, l’accès c’était que la nuit et il fallait qu’à huit heures du matin il ait libéré les lieux, qu’il soit malade ou pas. Ça, c’est scandaleux je trouve.
– Avant d’interviewer Rémi, s’exclame Brigitte, Je me suis renseignée sur l’origine de l’Armée du Salut. Elle est née en Angleterre dans la 2e moitié du XIXe siècle : elle serait organisée sur le modèle militaire et joindrait le prosélytisme à l’action charitable et sociale. Ce sont des méthodistes (genre de protestants).
– Ils essaient un petit peu de récupérer les gens qui viennent chez eux ? interroge Roman.
– Moi, je ne suis pas rentré dans leur jeu, affirme Rémi.
– Ils ne t’ont tout de même pas endoctriné ? s’inquiète Brigitte.
– Oh non, mais tu sais c’est limite.

…Mais un lit n’est pas gratuit

Ce que nous dit Rémi nous laisse « pantois ». Il faudrait interroger d’autres SDF, connaître les ambiances qui règnent dans ces centres, mais là, nous avons une petite idée.

Roman et Brigitte :
– On paie quelque chose ?
– 183 € (1200 F) par mois, tous les mois que vous êtes ici, m’a dit ma référante sociale, répond Rémi.
– Ce n’est pas gratuit ?
– Ah mais non, répond Rémi.
– Et qu’est ce que tu paies en fait ?
– Tu paies pour manger le matin et le soir et surtout passer une nuit et d’autres ensuite, répond Rémi avant d’ajouter : C’est si peu appétissant que tu sors pour acheter une baguette et un bout de fromage. Tout est sous barquette, tu sais. Les Rmistes, eux ils paient entre 60 et 120 € par mois je crois (entre 400 et 800 F), c’est à vérifier. Moi, je suis considéré comme un riche avec mes 762,25 € (5000 F) par mois de chômeur .
– Et ailleurs, on paie aussi ? s’inquiètent Brigitte et Roman.
– Mais bien sûr ! Tu ne paies rien quand tu viens en urgence ou par la DASS, les pompiers, en mauvaise état quoi ! Et pas pour rester !

Plus l’interview progresse et plus nous pénétrons dans le quotidien effrayant qu’a vécu Rémi. Ainsi, apprenons-nous qu’il est finalement resté 7 mois à l’Armée du Salut (au lieu des 3 impartis légalement d’emblée), qu’on lui a refusé d’emmener sa petite fille de 2 ans et demi dans « sa » chambre afin de la changer, que Rémi s’est vu saisir son « revenu » par le Trésor Public. Qu’à cela ne tienne, Rémi change sa petite fille dans une laverie, là où il fait chaud et là où aucune armée du monde, ne serait-ce que celle du Salut ne l’en empêchera. Quant au Trésor, eh bien, ne devra-t-il pas s’accommoder de la « bonne volonté » de ses pauvres usagers tandis que d’autres, moins pauvres et d’évidente mauvaise volonté s’envolent avec leurs milliards dans les eaux vertes du Pacifique ?

Les expulsions continuent

Brigitte raconte alors un « autre aspect » du problème du logement à Paris : A deux pas de là, dit-elle, « ils » ne s’arrêtent jamais. Jamais la mafia immobilière parisienne n’arrête de nuire. Ils tueraient pères et mères pour un mètre carré. Alors, s’il s’agit d’un pauvre, vous pensez… Peut être même prennent-ils leur pied comme cela : à expulser, harceler (la diffamation ajoutée à un élan de délation illustre une « nouvelle » attitude en vogue), écraser les « faibles », les vieux, les femmes, les chômeurs, les Rmistes, les pauvres venus d’autres pays, les gens malades, les animaux. Cela porte un nom ce comportement !
Devant la porte de mon voisin Daniel, « ils » ont déposé des crottes de chien, « ils » ont adressé des lettres anonymes afin de le terroriser. Pour qu’il s’en aille, lui, sa misère et sa petite chienne. Après sa mort, les huissiers ont continué à déposer des lettres menaçantes dans sa boîte aux lettres.
Lui, Rémi, n’a pas dit son dernier mot, loin de là !

Il a trouvé un stage de gardien d’immeubles (qui a déjà suivi une formation avec son baluchon à la main ? Rémi). Il retrouvera un toit. Il verra sa petite fille chez lui bientôt.
-J’en ai encore pour six mois à galérer, dit-il. Car Rémi est un prince de la lutte.
Et l’Apeis est un lieu où l’on rencontre ce genre de princes car à l’Apeis on cherche, on écoute, on se bat…

Et si au-delà des mots et des maux, les « pauvres » avaient envie de foutre ce monde en l’air ? Et si c’était à cause de cela qu’ils brûlaient des bagnoles ?
Gueuler tous azimuts ? Se laisser mourir ?

Non, nous devons résister ensemble à ce massacre
de la vie. Ne nous laissons ni diviser ni trucider…

Rémi, on ne va tout de même pas « leur » laisser ces
croissants de lune que ta petite fille admire !

A suivre…

Propos recueillis en janvier 2002 par Roman Dombrowsky et Brigitte Marquet

La honte ne doit plus être du côté des pauvres !

Rémi, très vivant, très en colère et… SDF

Rémi « sort » de l’Armée du Salut. Il était à la rue et se retrouve à nouveau à la rue. Il a rejoint l’Apeis. Ses paroles se bousculent au portillon car lorsque l’on est à la rue on n’est plus citoyen, on n’est plus rien. On est, dit-il, juste un « rebus de la société », traité comme de la merde par presque tout le monde. Il aura fallu beaucoup de courage pour bouger, résister à cette image de marque très marquante en effet ! Oser demander de l’aide aussi. Sans honte.

N’oublions jamais qu’une personne est un quelqu’un, avec son passé, ses rires, ses rêves, avec aussi ce qu’il a déjà construit et qu’il construira encore. Rémi a une petite fille de deux ans et demi. Ecouter aussi est difficile pour les adhérents de l’Apeis parce qu’il y a tellement de « cas ». Chacun est différent. Les nœuds des uns ne sont pas les nœuds des autres.

Roman et Brigitte, adhérents de l’Apeis, étaient persuadés que l’on pouvait se rendre directement à l’Armée du Salut…
-Non, explique Rémi, tu appelles le 115 qui te dirige vers un centre où il y a de la place .

Invisibles car trop visibles

Roman veut absolument tout savoir, il a raison : si nous sommes tous habitués à voir des gens à la rue, peu d’entre nous savent comment cela se passe. Qui a déjà interrogé un SDF ? Où manges-tu ? Où dors-tu ? De quoi as-tu besoin en priorité ? En fait, nous (beaucoup de « gens ») nous contentons de ce que nous voulons savoir de cette vie « en dehors », c’est-à-dire pas grand chose. Nous rentrons chez nous, bien au chaud, en pensant simplement que l’on ne peut pas se charger des problèmes du monde entier et que « chacun » aujourd’hui a ses problèmes. Souvent aussi, nous avons toutes sortes de préjugés dans la tête : « S’il en est là, c’est que quelque chose ne tourne pas rond chez lui, du travail il y en a, ce doit être un fainéant, c’est un alcoolo, il n’a aucune volonté, dans la vie il faut de la volonté, s’il voulait s’en sortir, il s’en sortirait… »
Nous posons le problème de l’œuf et de la poule à l’envers et reprenons en fait, souvent à notre insu, les bases d’une pensée dominante qui consiste à trouver « normaux » ceux qui sont aptes à vivre dans ce monde en marche vers le profit des uns et l’exclusion des autres, et « anormaux » les autres, ceux qui se trouvent exclus puis de plus en plus pauvres.
Nous jugeons, soupçonnons ces derniers, nous cherchons à les « secouer » bien trop souvent !
Si la dépression nerveuse est une maladie de la volonté, alors la misère lui ressemble beaucoup.
Surtout, nous refusons de prendre conscience du fait que l’histoire de Rémi pourrait arriver à chacun de nous, à peu de choses près : il suffit d’un engrenage de malchances, d’une suite de négligences involontaires pour que la spirale de la chute sociale se déroule, enluminée de sentiments de révolte et d’injustice, de comportements autodestructeurs. En tête de peloton des malheurs : la détérioration de la santé et un stress atroce fait de protestations silencieuses et impuissantes face à l’humiliation, l’indifférence, le mépris, la solitude. Les maux ici remplacent souvent les mots.
Mais Rémi, lui, est un battant, non pas au sens de la réussite sociale dans ce monde mais au sens où il cherche à retrouver le goût de vivre, à réparer peut-être certaines de ses erreurs, à sortir de l’enfer, à VIVRE. Au sens de la réussite personnelle de sa vie. Il va nous raconter un peu ce qu’il a dû supporter.

à la rue

Roman l’interroge :
– Si je suis à la rue, qu’est ce que je fais ?
– C’est simple (enfin non pas tout à fait), répond Rémi, tu fais le 115. Tu n’as pas besoin de carte. Tu vas dans une cabine et voilà. Mais attention, si tu réussis à avoir le 115, tu auras vraiment de la chance parce que c’est toujours occupé, surtout en cette période de froid ! Il faut tout le temps, tout le temps retéléphoner ! Moi, j’ai réussi à les avoir parce que c’était pas encore l’hiver.
– Et une fois que tu les as, interroge Brigitte, qu’est ce qu’ils te disent ? Qu’est ce qu’ils te proposent ? Ils ont quoi par exemple ?
– Le 115, ils te proposent ce qu’il leur reste…
– Ils ont quoi par exemple ? Insiste Brigitte.
– Ils ont tout. Ils ont l’Armée du Salut, la Mie de Pain, Emmaüs, le centre Baudricourt. Plein de lieux, quoi. Y a des bouquins là dessus. (Ndlr : il y a le site du Samu Social 115 : samusocial-75.fr).

Tempérons ici le terme « plein de centres » car le Samu social ne peut plus répondre à la demande. Le nombre exact de « lits » disponibles semble difficile à obtenir. Brigitte s’entend répondre « près de 380 » au téléphone tandis que Rémi parle de 200 seulement… Il n’est pas question de faire ici le procès de qui que ce soit mais on peut en effet penser qu’aménager la misère, créer de nouveaux centres comme il en est actuellement question ne fera que perpétuer celle-ci et qu’elle n’aura pas de fin. On peut aussi penser que la non-assistance à personne en danger constitue un crime. Le problème reste entier !

Dormir est un droit…

• Et une fois que tu as une adresse, qu’est ce que tu dois faire ? demande Roman.
– Et bien, tu y vas. On te demande ton nom, ta date de naissance, où tu étais avant, qu’est ce qui t’est arrivé.
– On ne te demande pas de justificatifs ?
– Non, déjà, ça c’est pas mal. Tout se fait par téléphone. Un dossier est établi de cette manière, par une « référant » sociale ou autre « assistance sociale » répond Rémi. Eux, ils préviennent le centre. Ils te disent que ce centre t’attend mais attention, quelque fois, quand tu as la chance d’avoir de la place il arrive que tu ressortes aussitôt du centre.
– Ah bon et pourquoi ? demandent en chœur Brigitte et Roman.
– Et bien tout simplement parce que c’est impossible d’y dormir. Une fois je suis allé à Montrouge et j’en suis ressorti. Il y a tout un tas de problèmes qui rentrent en jeu : il y a les problèmes d’alcool, t’as des gens qui ronflent, des odeurs insupportables, et tu peux pas dormir !

Et puis, il arrive qu’il y ait des bagarres violentes. Moi, j’ai dû défendre une jeune femme attaquée et je me suis fait agresser sans que les « gardes » de l’Armée du Salut n’interviennent. Je me suis retrouvé à l’hôpital blessé.
– Les flics n’ont pas été appelés ? demandent Brigitte et Roman.
– Non, les gardes ont laissé faire .
– J’avais un ami qui s’est retrouvé à la rue, dit Roman. Il est allé dans le XIIIe (ancien siège de l’Armée du Salut), et bien, l’accès c’était que la nuit et il fallait qu’à huit heures du matin il ait libéré les lieux, qu’il soit malade ou pas. Ça, c’est scandaleux je trouve.
– Avant d’interviewer Rémi, s’exclame Brigitte, Je me suis renseignée sur l’origine de l’Armée du Salut. Elle est née en Angleterre dans la 2e moitié du XIXe siècle : elle serait organisée sur le modèle militaire et joindrait le prosélytisme à l’action charitable et sociale. Ce sont des méthodistes (genre de protestants).
– Ils essaient un petit peu de récupérer les gens qui viennent chez eux ? interroge Roman.
– Moi, je ne suis pas rentré dans leur jeu, affirme Rémi.
– Ils ne t’ont tout de même pas endoctriné ? s’inquiète Brigitte.
– Oh non, mais tu sais c’est limite.

…Mais un lit n’est pas gratuit

Ce que nous dit Rémi nous laisse « pantois ». Il faudrait interroger d’autres SDF, connaître les ambiances qui règnent dans ces centres, mais là, nous avons une petite idée.

Roman et Brigitte :
– On paie quelque chose ?
– 183 € (1200 F) par mois, tous les mois que vous êtes ici, m’a dit ma référante sociale, répond Rémi.
– Ce n’est pas gratuit ?
– Ah mais non, répond Rémi.
– Et qu’est ce que tu paies en fait ?
– Tu paies pour manger le matin et le soir et surtout passer une nuit et d’autres ensuite, répond Rémi avant d’ajouter : C’est si peu appétissant que tu sors pour acheter une baguette et un bout de fromage. Tout est sous barquette, tu sais. Les Rmistes, eux ils paient entre 60 et 120 € par mois je crois (entre 400 et 800 F), c’est à vérifier. Moi, je suis considéré comme un riche avec mes 762,25 € (5000 F) par mois de chômeur .
– Et ailleurs, on paie aussi ? s’inquiètent Brigitte et Roman.
– Mais bien sûr ! Tu ne paies rien quand tu viens en urgence ou par la DASS, les pompiers, en mauvaise état quoi ! Et pas pour rester !

Plus l’interview progresse et plus nous pénétrons dans le quotidien effrayant qu’a vécu Rémi. Ainsi, apprenons-nous qu’il est finalement resté 7 mois à l’Armée du Salut (au lieu des 3 impartis légalement d’emblée), qu’on lui a refusé d’emmener sa petite fille de 2 ans et demi dans « sa » chambre afin de la changer, que Rémi s’est vu saisir son « revenu » par le Trésor Public. Qu’à cela ne tienne, Rémi change sa petite fille dans une laverie, là où il fait chaud et là où aucune armée du monde, ne serait-ce que celle du Salut ne l’en empêchera. Quant au Trésor, eh bien, ne devra-t-il pas s’accommoder de la « bonne volonté » de ses pauvres usagers tandis que d’autres, moins pauvres et d’évidente mauvaise volonté s’envolent avec leurs milliards dans les eaux vertes du Pacifique ?

Les expulsions continuent

Brigitte raconte alors un « autre aspect » du problème du logement à Paris : A deux pas de là, dit-elle, « ils » ne s’arrêtent jamais. Jamais la mafia immobilière parisienne n’arrête de nuire. Ils tueraient pères et mères pour un mètre carré. Alors, s’il s’agit d’un pauvre, vous pensez… Peut être même prennent-ils leur pied comme cela : à expulser, harceler (la diffamation ajoutée à un élan de délation illustre une « nouvelle » attitude en vogue), écraser les « faibles », les vieux, les femmes, les chômeurs, les Rmistes, les pauvres venus d’autres pays, les gens malades, les animaux. Cela porte un nom ce comportement !
Devant la porte de mon voisin Daniel, « ils » ont déposé des crottes de chien, « ils » ont adressé des lettres anonymes afin de le terroriser. Pour qu’il s’en aille, lui, sa misère et sa petite chienne. Après sa mort, les huissiers ont continué à déposer des lettres menaçantes dans sa boîte aux lettres.
Lui, Rémi, n’a pas dit son dernier mot, loin de là !

Il a trouvé un stage de gardien d’immeubles (qui a déjà suivi une formation avec son baluchon à la main ? Rémi). Il retrouvera un toit. Il verra sa petite fille chez lui bientôt.
-J’en ai encore pour six mois à galérer, dit-il. Car Rémi est un prince de la lutte.
Et l’Apeis est un lieu où l’on rencontre ce genre de princes car à l’Apeis on cherche, on écoute, on se bat…

Et si au-delà des mots et des maux, les « pauvres » avaient envie de foutre ce monde en l’air ? Et si c’était à cause de cela qu’ils brûlaient des bagnoles ?
Gueuler tous azimuts ? Se laisser mourir ?

Non, nous devons résister ensemble à ce massacre
de la vie. Ne nous laissons ni diviser ni trucider…

Rémi, on ne va tout de même pas « leur » laisser ces
croissants de lune que ta petite fille admire !

A suivre…

Propos recueillis en janvier 2002 par Roman Dombrowsky et Brigitte Marquet

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